Vivre à l'Abadie

"Vous habitez sur la colline ? quelle chance !" entendait-on souvent répéter sur la rive gauche du Paillon, au marché paysan, devant les étals des producteurs d'huile ("la meilleure !") descendus de ce havre de paix couvert d'oliviers vénérables. Mais les citadins de la rive droite savaient à peine situer l'Abadie, en mars 1956 quand la neige traîtresse mutila ses géants.

C'était il y a bien longtemps - tout a changé ou presque.
Mais nombre d'Abadiens s'en souviennent. Ceux dont les parents étaient montés de Nice, quartiers de Saint-Roch, de Riquier ou du Port, planter leur cabanon à la campagne. À pied, à vélo, en carriole attelée, puis en Dyna Panhard ou en 4 CV, par cette D 119 appelée encore jusqu'aux années soixante "chemin de l'Abadie".

Pas si longtemps ? Tout de même ! Aprés guerre on allait encore à pied (quand on n'était pas livré) chercher le lait chez tante Honorine en se gardant des vipères. On caressait l'âne au passage, la chèvre quand elle se laissait faire, on cueillait des herbes en chemin pour la soupe et des fleurs pour le sentiment. Ah ! le lait de Véran, de Gioan, il valait bien celui de la ferme "suisse" de Cimiez, autre colline si proche à tire d'aile, couronnée d'Histoire, autre histoire, autre destin.

Sur la colline, "quelle chance !" tout a changé ou presque. Les quartiers et lieux-dits unis autour de la petite église sont certes séparés administrativement entre Nice, Saint-André, Tourette-Levens et Cantaron mais l'esprit demeure. Même qu'on a vu naître le projet de se regrouper en une seule entité : la commune libre de l'Abadie ! Peine perdue : trop d'intérêts s'y opposaient. L'économie rurale a décliné depuis belle lurette, ici comme ailleurs; les villas avec piscine ont mité le territoire, la dernière tortue sauvage a plié bagage, adieu hérissons et couleuvres ! Même les 4X4 hautains, derrières leurs vitres teintées, ont pris d'assaut les olivettes. Pas plus qu'hier pourtant on ne cède de bon cœur son lopin de terre abadien. Et les anciens rêvent de voir leurs plus jeunes pousses y reprendre racine, si loin, si prés de Babylone.

Vous habitez ą l'Abadie ? si prés de Nice, de l'A8, des champs de neige ? de Monte Carlo ? Quelle chance !